PlayStation, comment Sony a renversé Nintendo
En 1991, un lecteur CD conçu pour Nintendo se transforme en machine de guerre. Récit de la rupture qui a fait de Sony, en une génération, le nouveau maître du salon.

Il arrive que la trahison fasse les champions. Au début des années 1990, Sony se fait humilier en public par Nintendo, son partenaire d'un jour. De cette rancune naîtra la console la plus vendue de la décennie, et l'un des virages les plus brutaux de l'histoire du jeu vidéo. Récit d'une vengeance industrielle.
Repères
- Développement
- Sony (équipe de Ken Kutaragi)
- Sortie
- 3 décembre 1994 (Japon), septembre 1995 (Occident)
- Support
- CD-ROM
- Rupture fondatrice
- abandon du projet SNES-CD au CES de juin 1991
- Bascule
- Final Fantasy VII (31 janvier 1997)
- Bilan
- première console à dépasser 100 millions d'unités
Aux origines : un lecteur CD pour Nintendo
L'histoire commence par une collaboration, et déjà par un secret. À la fin des années 1980, un ingénieur de Sony, Ken Kutaragi, conçoit pour Nintendo la puce sonore de la future Super Nintendo, le SPC700. Il le fait presque clandestinement : quand la direction de Sony l'apprend, elle s'indigne de le voir travailler pour un fabricant de jouets. Seul l'appui du président Norio Ohga lui sauve sa place. Ce duo, Kutaragi et Ohga, pèsera lourd dans la suite.
Au tournant des années 1990, le CD-ROM s'impose comme l'avenir du support : il stocke bien plus qu'une cartouche, pour un coût de fabrication dérisoire. Nintendo, qui a pourtant bâti sa fortune sur la cartouche, signe un accord avec Sony pour lui faire concevoir un lecteur CD greffé sur la Super Nintendo. Côté Sony, le projet est confié à un ingénieur ambitieux, Ken Kutaragi.
Le contrat, négocié dans l'ombre, est très favorable à Sony : il lui aurait donné un contrôle lucratif sur les jeux édités au format CD. Quand la direction de Nintendo en mesure les implications, la méfiance s'installe. La firme de Kyoto cherche discrètement une porte de sortie.
La trahison du CES 1991
Le coup de théâtre a lieu au Consumer Electronics Show de Chicago, en juin 1991. Sony y présente fièrement sa machine, la « Play Station », fruit du partenariat. Le lendemain, sur la même scène, Nintendo annonce publiquement qu'il abandonne Sony pour s'allier à son rival néerlandais, Philips. Sony apprend la nouvelle en même temps que le public. L'humiliation est totale.
La vengeance par le CD
Plutôt que d'enterrer le projet, Sony décide de le retourner contre Nintendo. Le président de l'époque, Norio Ohga, furieux d'avoir été berné, soutient Kutaragi et crée une division dédiée, Sony Computer Entertainment. L'accessoire avorté devient une console autonome. Ce qui devait équiper la Super Nintendo s'apprête à l'enterrer.
Trois paris gagnants
Lancée le 3 décembre 1994 au Japon, puis en septembre 1995 en Occident, la PlayStation repose sur trois choix qui se révéleront tous gagnants. Le premier, c'est le CD : une fraction du prix d'une cartouche à produire, une capacité bien supérieure, et surtout des marges plus douces pour les éditeurs, lassés des redevances imposées par Nintendo. Le deuxième, c'est la 3D : la machine est pensée pour elle, au moment précis où le médium bascule. Le troisième, c'est le ton : Sony assume un marketing adulte et nocturne, à mille lieues de l'imagerie enfantine de son rival.

Le coup du « 299 »
Le lancement occidental, en 1995, donne lieu à l'un des moments les plus célèbres du secteur. À l'E3 de mai 1995, le grand salon professionnel américain, Sega annonce un prix de 399 dollars pour sa Saturn. Quelques minutes plus tard, sur la scène de Sony, le président de Sony Computer Entertainment America, Steve Race, monte au pupitre, prononce deux mots, « 299 dollars », et repart. Pas un argument, pas une démonstration : un chiffre. La PlayStation sera vendue cent dollars de moins que sa rivale, et la salle comprend aussitôt que le rapport de force vient de basculer.
Pour mesurer ce que représentaient ces sommes, il faut tenir compte de l'inflation : ces 299 dollars de 1995 équivalent, en pouvoir d'achat actuel, à de l'ordre de 550 à 600 euros d'aujourd'hui (et environ 750 euros pour les 399 dollars de la Saturn). Une console restait, à l'époque, un achat conséquent.
Derrière la formule, une stratégie : un prix de lancement très bas, compensé par les redevances perçues sur chaque jeu vendu. Ce modèle, qui consiste à rogner sur la marge de la console pour se rattraper sur le logiciel, transformera durablement l'économie du salon.
Final Fantasy VII, le basculement
Aucun jeu n'incarne mieux cette bascule que Final Fantasy VII. La saga de Square était jusque-là une exclusivité Nintendo. Mais le septième épisode, riche en cinématiques et en décors pré-calculés, s'étalait sur trois CD : autant dire qu'il n'avait aucune chance de tenir sur une cartouche de Nintendo 64. Square tranche et passe chez Sony, un séisme pour l'industrie.

Sorti le 31 janvier 1997, le jeu bénéficie d'une campagne publicitaire hors normes, vantée comme un événement de cinéma plutôt que comme un jeu vidéo. Le succès est colossal et envoie un signal sans équivoque aux autres studios : l'avenir se joue désormais sur PlayStation.

Le sacre face à la Nintendo 64
Nintendo réplique en 1996 avec la Nintendo 64, puissante mais fidèle à la cartouche. C'est l'erreur de trop. Le support, cher et limité en capacité, fait fuir les studios tiers les uns après les autres, exactement comme l'avait montré l'épisode Final Fantasy. La PlayStation, elle, devient la première console de l'histoire à dépasser les cent millions d'unités vendues.

Nintendo a créé son rival le plus redoutable le jour où il lui a claqué la porte au nez. Sans l'humiliation de 1991, la PlayStation n'aurait sans doute jamais existé.
Ce qu'il en reste
La PlayStation s'impose comme un acteur durable : sa suite, la PlayStation 2, deviendra même la console la plus vendue de tous les temps. De cette rancune née en 1991 sort un géant qui régnera sur le salon pendant deux décennies. Comme quoi, mieux vaut éviter d'humilier un ingénieur déterminé.
De cette union avortée subsiste un objet presque mythique : le prototype de la « Nintendo PlayStation », cette console hybride que les deux firmes n'ont jamais commercialisée. Sur environ deux cents exemplaires de pré-série, un seul a refait surface ; il a été adjugé 360 000 dollars aux enchères en 2020. Même les mariages ratés du jeu vidéo finissent, parfois, par valoir de l'or.
Ce renversement n'est pas le premier du genre : la décennie précédente avait déjà vu Sega défier Nintendo, comme nous le racontons dans notre dossier sur la bataille Nintendo-Sega, et plus tôt encore la renaissance du marché par la NES. Quant aux premières PlayStation et à leurs jeux, ils tiennent aujourd'hui une place de choix sur le marché de la collection, analysé dans notre dossier sur la cote du rétro.
À retenir
- En 1991, Nintendo abandonne brutalement Sony, son partenaire sur un lecteur CD pour la Super Nintendo, au profit de Philips : c'est l'humiliation fondatrice.
- Sony transforme l'accessoire avorté en console autonome, la PlayStation (1994), qui mise sur le CD, la 3D et un marketing adulte.
- Le passage de Final Fantasy VII de la Nintendo 64 à la PlayStation en 1997 scelle le ralliement des studios et la domination de Sony.
Sources
- « PlayStation (console) », Wikipedia. en.wikipedia.org
- « Super NES CD-ROM », Wikipedia. en.wikipedia.org
- « Final Fantasy VII », Wikipedia. en.wikipedia.org
- « PlayStation at 30: The betrayal and revenge story of the PS1 », Video Games Chronicle. videogameschronicle.com
- « E3 1995 », Wikipedia. en.wikipedia.org
- « Only Nintendo PlayStation Prototype Sold for $360,000 », Heritage Auctions (2020). ha.com
- Blake J. Harris, Console Wars: Sega, Nintendo, and the Battle that Defined a Generation, It Books, 2014.
Questions fréquentes
Pourquoi dit-on que Nintendo a trahi Sony ?
Les deux entreprises développaient ensemble un lecteur CD pour la Super Nintendo. Au CES de juin 1991, le lendemain de l'annonce du partenariat par Sony, Nintendo a révélé publiquement qu'il s'alliait finalement à Philips, abandonnant Sony du jour au lendemain.
Comment est née la PlayStation ?
De cette rupture. Plutôt que d'abandonner le projet, Sony l'a transformé en console autonome, confiée à Ken Kutaragi au sein de la nouvelle division Sony Computer Entertainment. La PlayStation est sortie le 3 décembre 1994 au Japon.
Pourquoi Final Fantasy VII est-il sorti sur PlayStation plutôt que sur Nintendo 64 ?
Parce que le jeu, riche en cinématiques et en décors pré-calculés, s'étalait sur trois CD et ne pouvait pas tenir sur une cartouche de Nintendo 64. Square a donc choisi le support CD de la PlayStation, entraînant le ralliement de nombreux studios.
Quand la PlayStation est-elle sortie ?
Le 3 décembre 1994 au Japon, puis en septembre 1995 en Amérique du Nord et en Europe. Elle est devenue la première console à dépasser cent millions d'unités vendues.
Le prototype « Nintendo PlayStation » existe-t-il vraiment ?
Oui. Environ deux cents exemplaires de pré-série de la console hybride ont été fabriqués avant la rupture de 1991. Un seul a refait surface ; il a été vendu 360 000 dollars aux enchères en 2020.


