Comment le sang a fait gagner Sega
Comment un code de déblocage, la rivalité Nintendo-Sega et une audition au Sénat américain ont conduit, en 1993-1994, à la première classification des jeux vidéo par âge.

Au début des années 1990, le marché du jeu vidéo de salon oppose deux constructeurs aux stratégies inverses. D'un côté, Nintendo domine avec une image familiale, étroitement contrôlée. De l'autre, Sega, entré plus tard sur le marché, cherche à s'en différencier. Le basculement viendra d'un jeu de combat, Mortal Kombat, et d'un code secret permettant d'en rétablir la violence : un épisode qui a pesé sur la guerre des consoles et conduit, en réaction, à la première classification des jeux vidéo par âge aux États-Unis.
Repères
- Développement
- Midway (version arcade)
- Sortie arcade
- Octobre 1992 (Amérique du Nord)
- Sortie consoles
- 13 septembre 1993 (« Mortal Monday »), éditeur Acclaim
- Plateformes 1993
- Mega Drive, Super Nintendo, Game Gear, Game Boy
- Ventes (est.)
- ≈ 6,5 M de cartouches toutes plateformes (Acclaim) ; version Mega Drive devant la version Super Nintendo d'environ trois contre un aux États-Unis
- Conséquence
- Auditions du Sénat américain (déc. 1993), puis création de l'ESRB (1994)
Deux philosophies que tout oppose
Pour comprendre le choc, il faut saisir à quel point les deux rivaux ne jouaient pas la même partition. Nintendo a bâti son empire sur une promesse rassurante faite aux parents : ici, le jeu vidéo est propre. La firme impose à ses éditeurs des règles de contenu strictes, gomme la moindre référence violente, sexuelle ou religieuse, et verrouille ses cartouches pour garder le contrôle. Cette discipline de fer a sauvé l'industrie après le krach de 1983, mais elle a un revers : Nintendo, c'est l'affaire des enfants.
Sega, arrivé plus tard sur le marché, n'a rien à perdre et tout à conquérir. Sa Mega Drive vise délibérément les adolescents et les jeunes adultes, avec un marketing agressif et un slogan resté célèbre, le fameux « Sega, c'est plus fort que toi ». La firme cultive une image rebelle, cool, légèrement provocante. Il ne lui manquait qu'une étincelle pour transformer cette posture en bascule commerciale.


Mortal Kombat en arcade (1992)
Mortal Kombat, développé par Midway, sort en arcade en octobre 1992. Le jeu se distingue par deux éléments : des combattants d'apparence réaliste, obtenus par numérisation d'acteurs (détaillée plus bas), et une violence explicite, avec des projections de sang et des « fatalities », ces mises à mort exécutées sur l'adversaire déjà vaincu. Ces caractéristiques en font l'un des plus grands succès d'arcade de l'année et installent sa réputation sulfureuse.

Des combattants numérisés à partir d'acteurs réels
Ce qui frappe, en 1992, c'est que les combattants de Mortal Kombat ressemblent à de vrais humains. Et pour cause : là où Street Fighter II reposait sur des dessins, Midway a filmé de vrais artistes martiaux puis numérisé leurs mouvements image par image. Le cascadeur Daniel Pesina prête ainsi sa gestuelle à tous les ninjas masqués (Scorpion, Sub-Zero, Reptile) et à Johnny Cage ; Ho-Sung Pak incarne Liu Kang et Shang Tsung.

Ce procédé donne au jeu son cachet photo-réaliste, qui amplifie autant son attrait que la polémique sur sa violence : un coup porté à un personnage dessiné ne choque pas comme un coup porté à ce qui ressemble à une personne réelle. L'histoire aura une suite judiciaire : au printemps 1994, Ho-Sung Pak attaque Midway en justice pour l'usage de son image numérisée.
Le lancement « Mortal Monday » d'Acclaim (1993)
Les versions de salon sont éditées par Acclaim, qui en orchestre le lancement à grande échelle. Le 13 septembre 1993, journée baptisée « Mortal Monday », le jeu sort simultanément sur quatre plateformes, soutenu par une campagne télévisée dont le budget est rapporté à environ dix millions de dollars. Le démarrage commercial est, pour l'époque, exceptionnel.

| Plateforme | Type | Traitement du sang |
|---|---|---|
| Sega Mega Drive | Salon | Masqué, mais débloquable par le code ABACABB |
| Super Nintendo | Salon | Supprimé, remplacé par de la « sueur » |
| Sega Game Gear | Portable couleur | Version allégée |
| Nintendo Game Boy | Portable monochrome | Version allégée, en noir et blanc |
Une question se pose alors pour les versions de salon : conserver ou non la violence de l'arcade. Les deux constructeurs y répondent à l'opposé. Sur Super Nintendo, le sang est remplacé par une « sueur » grisâtre et les fatalities les plus explicites sont adoucies. Sur Mega Drive, Sega retient en apparence la même prudence, mais y ménage une exception déterminante.
Chronologie, de l'arcade à l'ESRB
ABACABB, le code qui a tout changé
Officiellement, la version Mega Drive est elle aussi expurgée à sa sortie. Mais une manipulation à l'écran-titre, la séquence ABACABB (en référence à l'album Abacab du groupe Genesis, homonyme de la console aux États-Unis), réactive le sang et les fatalities. Le code se diffuse rapidement parmi les joueurs, via la presse spécialisée et le bouche-à-oreille.

Sur Mega Drive, le sang et les fatalités n'avaient pas été retirés : ils étaient masqués, et réactivables par le code ABACABB.
Les chiffres confirment l'écart. Selon Acclaim, l'ensemble des versions s'écoule à environ 6,5 millions de cartouches ; aux États-Unis, la presse de l'époque rapporte que la version Mega Drive s'est vendue près de trois fois plus que la version Super Nintendo, dont elle devient le portage dominant. En matière de contenu, la prudence de Nintendo se retourne ici contre lui.
| Critère | Version Mega Drive (Sega) | Version Super Nintendo |
|---|---|---|
| Sang à l'écran | Oui, débloqué par le code ABACABB | Remplacé par de la « sueur » grise |
| Fatalities | Intactes | Adoucies |
| Fidélité à l'arcade (image et son) | Inférieure | Supérieure |
| Ventes comparées (É.-U., est.) | ≈ 3 fois la version SNES | ≈ 1/3 de la version Mega Drive |
Quand la censure de Nintendo se retourne contre lui
Le traitement du sang devient un marqueur de l'épisode. En le supprimant, Nintendo s'éloigne de la version arcade que les joueurs connaissaient, et sa version est largement perçue comme inférieure sur ce point. L'écart entre les deux portages a renforcé l'image plus permissive de Sega auprès du public adolescent. La ludothèque de la Mega Drive est par ailleurs détaillée dans notre top des jeux Mega Drive.

Washington s'en mêle
Le succès a un prix politique. Le 9 décembre 1993, le Sénat américain s'empare du sujet. Les sénateurs Joe Lieberman et Herb Kohl organisent des auditions retentissantes sur la violence dans les jeux vidéo, brandissant Mortal Kombat et le sinistre Night Trap comme preuves à charge. La menace est explicite : si l'industrie ne se régule pas elle-même, le Congrès le fera à sa place.
Le plus savoureux se joue entre les deux rivaux eux-mêmes. Howard Lincoln, vice-président de Nintendo, et William White, son homologue chez Sega, se renvoient publiquement la responsabilité du scandale. White défend Night Trap comme un divertissement destiné aux adultes et rappelle que, depuis septembre, Sega appose déjà un système d'avertissement parental sur ses boîtes. Nintendo, de son côté, dénonce la dérive de son concurrent. Chacun accuse l'autre d'avoir attiré les foudres de Washington.
Un an plus tard, la situation s'inverse. Pour Mortal Kombat II, classé par le nouvel ESRB, Nintendo autorise cette fois le sang sans censure sur Super Nintendo. La version SNES, techniquement supérieure, dépasse alors la version Mega Drive : l'avantage obtenu par Sega en 1993 sur le terrain du contenu ne se reproduit pas.
La naissance de l'ESRB
À la sortie des auditions, les deux camps promettent la même chose : un système de classification volontaire, élaboré avec les grandes enseignes comme Sears ou Toys « R » Us, et calqué sur les recommandations d'âge du cinéma. De cet engagement naît en 1994 l'IDSA (l'actuelle Entertainment Software Association), qui crée dans la foulée l'ESRB, l'organisme américain de classification par âge. Ce dispositif ne s'applique toutefois qu'à l'Amérique du Nord : en Europe, aucun système harmonisé n'existe encore à cette date, et il faudra attendre 2003 pour la création du PEGI. Ces classifications restent aujourd'hui la norme et figurent sur chaque boîte de jeu.
Ce qu'il en reste
Au-delà de la rivalité commerciale, l'épisode a des effets durables. Mortal Kombat a montré qu'un jeu vidéo pouvait viser un public adulte, a précipité la mise en place d'une classification par âge, et a ouvert un débat sur la violence qui ressurgit à chaque génération, de Doom à Grand Theft Auto. Le rapport de force entre constructeurs, lui, connaîtra d'autres renversements, à commencer par l'arrivée de Sony et de la PlayStation. Quant aux cartouches de cette époque, elles atteignent aujourd'hui des prix élevés sur le marché de la collection, analysé dans notre dossier sur la cote du rétro.
En définitive, un simple code de déblocage aura contribué à transformer la régulation du jeu vidéo, dont les classifications par âge demeurent l'héritage le plus visible.
À retenir
- Sur Mega Drive, le sang et les fatalités de Mortal Kombat étaient masqués mais réactivables par le code ABACABB ; sur Super Nintendo, ils étaient supprimés.
- Cette différence a profité à Sega : aux États-Unis, la version Mega Drive se serait vendue près de trois fois plus que celle de Nintendo, sur un total d'environ 6,5 millions de cartouches toutes plateformes selon Acclaim.
- La controverse a conduit aux auditions du Sénat américain (1993), puis à la création de la classification par âge ESRB (1994).
Sources
- « Mortal Kombat (1992 video game) », Wikipedia. en.wikipedia.org
- « Controversies surrounding Mortal Kombat », Wikipedia. en.wikipedia.org
- « 1993–94 United States Senate hearings on video games », Wikipedia. en.wikipedia.org
- « Video Game Violence », audition du Sénat du 9 décembre 1993, C-SPAN. c-span.org
- « Mortal Kombat at 30: How Mortal Monday Changed Gaming Forever », Zavvi. zavvi.com
- Entertainment Software Rating Board, site officiel. esrb.org
- Blake J. Harris, Console Wars: Sega, Nintendo, and the Battle that Defined a Generation, It Books, 2014.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le code ABACABB ?
C'est une séquence de touches (A, B, A, C, A, B, B) à saisir à l'écran-titre de la version Mega Drive de Mortal Kombat (1993). Elle réactive le sang et les fatalités, masqués par défaut.
Pourquoi la version Mega Drive s'est-elle mieux vendue que celle sur Super Nintendo ?
Parce qu'elle conservait, via le code ABACABB, la violence de l'arcade que Nintendo avait censurée. Selon les estimations d'époque, elle s'est vendue près de trois fois plus que la version Super Nintendo aux États-Unis, sur un total d'environ 6,5 millions de cartouches toutes plateformes selon Acclaim.
Mortal Kombat est-il à l'origine de l'ESRB ?
En grande partie. La controverse, conjuguée à celle de Night Trap, a déclenché des auditions au Sénat américain fin 1993, qui ont conduit l'industrie à créer l'ESRB en 1994.
Quand Mortal Kombat est-il sorti ?
En arcade en octobre 1992, puis sur consoles le 13 septembre 1993 (« Mortal Monday »), édité par Acclaim sur Mega Drive, Super Nintendo, Game Gear et Game Boy.


