Driver (1999) : test rétro et verdict 2026
Cette relecture porte sur Driver, développé par le studio britannique Reflections Interactive et édité par GT Interactive sur PlayStation en 1999. Un jeu de course-poursuite qui lâchait le joueur au volant dans quatre villes américaines ouvertes, pensé comme un hommage aux poursuites du cinéma des années 1970. Devenu l'un des plus gros succès de la console, il a ouvert la voie aux villes libres au volant, celles que Grand Theft Auto a popularisées deux ans plus tard. Analysé ici sur son apport d'époque autant que sur sa tenue manette en main aujourd'hui.

Été 1999. La PlayStation règne, et un studio de Newcastle propose quelque chose que personne n'a encore vu : Miami, San Francisco, Los Angeles et New York, ouvertes, au volant d'une grosse américaine dont la suspension plonge dans chaque virage, avec la police au train et une caméra qui rejoue vos cavalcades comme un film de Steve McQueen. La presse française s'enflamme, jusqu'à inventer une catégorie pour l'occasion : « banditisme en 3D », classera Consoles+. 27 ans plus tard, Driver est resté deux choses à la fois : l'un des jeux les plus influents de sa génération, et le détenteur du tutoriel le plus cruel de la PlayStation, cette première épreuve imposée que même un champion du monde de Formule 1 n'a pas réussi à passer.
Repères
- Développeur
- Reflections Interactive, studio britannique de Newcastle, mené par Martin Edmondson
- Éditeur
- GT Interactive
- Sortie
- juin 1999 en Europe, juillet 1999 en Amérique du Nord (PlayStation) ; portage PC en octobre 1999
- Genre
- Course-poursuite en ville ouverte
- Musique
- Allister Brimble
- Ventes
- plus de 4 millions d'exemplaires dans le monde à la fin de l'année 2000
Le verdict en deux notes
Deux notes distinctes : la note d'époque mesure ce que le jeu a apporté au médium à sa sortie (elle ne bouge plus) ; la note actuelle mesure le plaisir réel de qui le lance en 2026, selon les critères d'aujourd'hui, sans filtre nostalgique.
Driver est né d'un souvenir de cinéma. Martin Edmondson, fondateur de Reflections, n'a jamais oublié le premier film qu'il a vu en salle, The Driver de Walter Hill (1978), polar sec dont le héros sans nom conduit des braqueurs et sème la police. 21 ans plus tard, son studio de Newcastle, tout juste sorti des tôles froissées de Destruction Derby, en tire un jeu entier : John Tanner traverse Miami, San Francisco, Los Angeles et New York au fil de 44 missions, au volant de grosses américaines dont la carrosserie se déforme et dont la suspension tangue comme dans un film de poursuite. En 1999, l'effet est double. Il y a d'abord la liberté, inédite au volant : les villes sont ouvertes, on y choisit son itinéraire, on y sème les patrouilles à sa façon. Il y a ensuite la mise en scène : un mode réalisateur, unique alors, qui rejoue chaque course sous toutes les caméras qu'on veut bien placer. La presse mondiale s'incline, la française en tête, et le jeu s'écoule à plus de 4 millions d'exemplaires dans le monde. Manette en main aujourd'hui, ce qui faisait le sel du jeu n'a pas bougé : cette conduite lourde, à mi-chemin de l'arcade et de la simulation, reste immédiatement délicieuse, et quelques secondes de glissade dans les rues en pente de San Francisco justifient encore l'insertion du disque. Ce qui fâchait fâche toujours davantage : une épreuve d'entrée qui décourage avant même la première mission, des missions qui se répètent, une police qui réagit toujours de la même façon, et une réalisation restée à son époque. S'y ajoute une friction toute moderne : jamais réédité sur les machines actuelles, Driver ne se joue plus que sur son disque d'origine, heureusement vendu une poignée d'euros. C'est le paradoxe de ce pionnier : tout le monde a hérité de lui, à commencer par la ville ouverte de GTA, et plus personne ne peut l'acheter neuf.
Ce qu'il inventait en 1999

Reflections n'est pas un studio de jeux de course comme les autres. Installée à Newcastle, l'équipe de Martin Edmondson s'est fait la main sur Destruction Derby, un jeu de démolition où les carrosseries se déforment, et elle aborde la conduite par le spectacle plutôt que par le chronomètre. Pour Driver, l'inspiration est ouvertement cinématographique : The Driver de Walter Hill (1978) pour l'argument, le chauffeur professionnel qui ne pose pas de questions, et toute l'école des poursuites américaines des années 1970 pour l'ambiance. Les châssis plongent dans les virages, les enjoliveurs partent en tournoyant, et le funk accompagne les coups de klaxon. Edmondson ira jusqu'à recopier une scène du film pour en faire son tutoriel : dans un parking souterrain, prouver qu'on sait tout faire, demi-tour au frein à main, tête-à-queue, slalom, toute une liste de figures en 60 secondes. Le créateur y arrivait, lui, en moins de 25 secondes, ce qui explique tout : « une minute me paraissait largement suffisant. Eh bien non », reconnaîtra-t-il en 2021.
Autre choix qui ne vient pas du studio : le héros. Edmondson voulait un chauffeur de braqueurs, exactement comme dans le film. C'est l'éditeur associé au projet à ses débuts, Sony, qui a exigé l'inverse : « ils ne tenaient pas à ce qu'il soit un méchant. Ils préféraient quelqu'un à qui on aspire à ressembler. » John Tanner est donc devenu flic infiltré, ce qui explique cette curiosité du scénario : un jeu qui vous fait conduire pour la pègre tout en vous rappelant, cinématique après cinématique, que vous êtes du bon côté.
Le cœur du jeu, c'est la ville. Quatre métropoles américaines modélisées en entier, librement parcourables, avec leurs quartiers reconnaissables, leurs pentes à San Francisco et leurs taxis jaunes à New York. Chaque mission donne un point de départ et une destination, mais le chemin n'appartient qu'au joueur, et la police complique tout : un excès de vitesse, un feu grillé, et les sirènes s'accrochent. La physique fait le reste. Les voitures de Driver pèsent, tanguent, dérapent, encaissent, se froissent aile par aile, avec des bruits de casse enregistrés pour de vrai : l'équipe a loué une pelleteuse dans une casse pour laisser tomber des voitures les unes sur les autres, micro tendu. Et pour couronner l'hommage au cinéma, le mode réalisateur : chaque mission peut être rejouée, caméras libres à placer où l'on veut, montage à sauvegarder sur la carte mémoire. En 1999, aucun jeu de conduite n'offre rien de comparable ; Joypad y consacrera un encadré entier, « le replay du riche ». Dernier clin d'œil, resté célèbre : la version PC cache une cinquième ville, Newcastle, celle du studio, que la PlayStation ne livre qu'aux codes de triche.
Pourquoi c'était grand à l'époque
Il faut relire la presse française de juin 1999 pour mesurer la surprise. Consoles+ ouvre sa rubrique de tests avec Driver, le classe dans un genre inventé pour lui, « banditisme en 3D », et conclut à 91 % d'intérêt : « Le scénario à la Grand Theft Auto avec un game-play façon Destruction Derby donne un résultat détonant », écrit un testeur signant du pseudonyme Switch, avant de saluer une animation « parfaite et d'un grand réalisme » et une durée de vie hors norme : « Quarante-quatre niveaux, trois fins différentes... Qui dit mieux ? » Joypad, le même mois, pose un 8/10 enthousiaste, « un nouveau genre, une conduite ultra-fun », sous la plume d'un testeur signant Elwood : « Un concept novateur, une réalisation globale haut de gamme (malgré d'inacceptables défauts) pour un jeu extrêmement fun. On commence, sans pouvoir s'arrêter... » Son confrère TSR tranche : « Driver est une franche réussite. Le jeu de ce mois de juin, avec sans doute V-Rally 2. » Les réserves sont déjà toutes là, noir sur blanc : le clipping, ces décors qui surgissent au dernier moment devant la voiture faute de puissance d'affichage, l'absence de mode multijoueur, et un mode histoire trop court.

L'Amérique suit en juillet, et surenchérit : 9,7/10 sur le site américain IGN, qui le range parmi les meilleurs jeux de conduite toutes machines confondues, prix du meilleur jeu de course au salon américain E3 en 1999, et un démarrage commercial fulgurant, plus de 1 million d'exemplaires vendus dans le monde en six semaines environ, en route vers plus de 4 millions à la fin de l'année 2000. Le jeu installe surtout une idée neuve, la ville comme terrain de jeu au volant, dont l'histoire retiendra qu'elle a préparé le terrain à un certain Grand Theft Auto III, deux ans plus tard. Ce rapprochement n'a rien d'une reconstruction d'aujourd'hui : comme on vient de le lire, la presse de 1999 citait déjà Grand Theft Auto, qui se jouait alors vu de dessus en deux dimensions, pour décrire le scénario de Driver. Les deux séries n'ont ensuite jamais cessé de se répondre.
Comment il a vieilli
Commençons par lui régler son compte : oui, le tutoriel du parking est bien ce que la légende en dit. Une liste de figures imposées, 60 secondes au chrono, aucune indication claire sur ce que le jeu attend, et tout ça avant la première mission : des générations de joueurs sont restées à la porte du garage de Miami, et l'affaire est devenue un gag d'anthologie du jeu vidéo. En 2024, dans une vidéo publiée par son écurie Mercedes et relayée par le site américain Kotaku, Lewis Hamilton, septuple champion du monde de Formule 1, s'y est essayé : lui non plus n'en est pas sorti. Martin Edmondson lui-même a fini par rendre les armes sur le sujet : « avec le recul, c'était une décision stupide. Je suppose que c'est ça, s'adoucir avec l'âge. »

C'est le symbole d'un vieillissement plus large : Driver est un jeu rude, qui fait recommencer ses missions en boucle, lâche une police qui réagit toujours de la même façon, et punit sans jamais rien expliquer. Sa structure, presque toujours un point de départ, une destination et un chronomètre, se répète d'autant plus qu'on la compare aux jeux venus après lui. Sa réalisation, elle aussi, dit son âge : les décors surgissent au dernier moment devant la voiture, ce que Joypad épinglait déjà en 1999, l'image saccade quand la circulation se densifie, et l'on voit rarement loin devant soi.
Et pourtant, la promesse centrale tient magnifiquement. Cette conduite-là, lourde et chaloupée, avec ses suspensions qui plongent au freinage et ses tête-à-queue au frein à main, n'a pratiquement pas d'équivalent moderne : les jeux de ville ouverte ont depuis choisi des conduites plus sages, et retrouver Driver, c'est retrouver un toucher de bitume disparu. San Francisco en pente reste un pur bonheur de glissades, la tôle se froisse toujours avec le bon bruit, et le mode réalisateur, qui permettait de monter sa propre poursuite plan par plan, apparaît pour ce qu'il était : le grand ancêtre des modes photo et replay d'aujourd'hui, avec 15 ans d'avance. Quant à l'ambiance, funk, chemises ouvertes et carrosseries longues comme des paquebots, elle a gagné au vieillissement ce que la technique a perdu : Driver est devenu un jeu d'époque au sens noble, un polar automobile des années 1970 vu depuis 1999.
| Critère | Verdict en 2026 |
|---|---|
| Lisibilité et contrôles | La conduite lourde se dompte en quelques minutes et procure toujours des sensations uniques ; la caméra basse et le peu de décor visible au loin, eux, demandent un temps d'adaptation. |
| Systèmes de jeu | La ville libre, la police en alerte et le mode réalisateur forment un triptyque qui a fait école ; la structure des missions, un trajet sous chrono répété 44 fois, beaucoup moins. |
| Technique et représentation | Quatre villes crédibles et des carrosseries qui se déforment de façon bluffante pour 1999, mais des décors qui surgissent au dernier moment et une image qui saccade dans le trafic ; l'ambiance polar années 1970, elle, a gagné en charme. |
| Rythme et friction | Une épreuve d'entrée décourageante, des missions à recommencer en boucle et une difficulté qui n'explique jamais rien : le jeu se mérite, aujourd'hui plus encore qu'à l'époque. |
| Accès aujourd'hui | Le point noir : aucune réédition sur les machines actuelles, une sortie PlayStation Network de 2008 réservée aux consoles Sony d'alors. Le disque PAL d'origine reste très courant, autour de 11 $. |
Rejouer aujourd'hui, et ce que la poursuite est devenue
L'accès est le paradoxe le plus étonnant du dossier. Voilà un jeu vendu à plus de 4 millions d'exemplaires, fondateur d'un genre encore florissant, dont la licence appartient à Ubisoft depuis 2006 : et pourtant, aucune réédition moderne n'existe. La sortie PlayStation Network de 2008 ne concerne que les PlayStation 3 et PSP, le remaster mobile de 2009 a été retiré de la vente, et ni GOG, ni Steam, ni les catalogues d'abonnement actuels ne proposent l'original, dont le nom n'apparaît sur GOG qu'en liste de souhaits. Restent le disque PlayStation d'origine, très courant et vendu autour de 11 $ en version européenne selon les relevés PriceCharting d'août 2026, souvent en édition Platinum, et le cadre rappelé par notre guide sur l'émulation légale. Un détail de confort : la version française d'époque, intégralement doublée, fait partie du charme.
La postérité, elle, est partout. Driver 2 dès 2000 ajoute la sortie à pied et les villes courbes, Driv3r trébuche en 2004, et Driver: San Francisco (2011), retour critique aimé mais ventes décevantes, met la série en sommeil, où elle se trouve toujours. Entre-temps, la ville ouverte au volant est devenue l'un des standards du jeu vidéo, GTA III en tête dès 2001, jusqu'à San Andreas dont notre relecture raconte la démesure. Reflections, passé sous pavillon Ubisoft, prête aujourd'hui ses moteurs et ses routes à d'autres licences. Quant au parking de Miami, il est devenu un monument à part : le rite d'initiation le plus détesté et le plus raconté de la PlayStation, dont on se souvient mieux que de bien des jeux entiers. Peu de tutoriels peuvent en dire autant.
À retenir
- Note d'époque 8/10 : un genre neuf, la poursuite libre dans quatre villes américaines, un mode réalisateur unique et un carton mondial (plus de 4 millions d'exemplaires à fin 2000). La presse française lui invente un genre, « banditisme en 3D » : 91 % dans Consoles+, 8/10 dans Joypad, qui signale déjà les décors surgissant au dernier moment et un mode histoire trop court.
- Note actuelle 7/10 : la conduite lourde et l'ambiance polar années 1970 n'ont pas d'équivalent moderne, le mode réalisateur avait 15 ans d'avance ; l'épreuve d'entrée décourageante, la difficulté brutale et les missions répétitives demandent une vraie tolérance. En 2024, même Lewis Hamilton a échoué au parking.
- Introuvable en numérique moderne : sortie PlayStation Network limitée aux PlayStation 3 et PSP (2008), remaster mobile retiré, rien sur GOG ni Steam. Le disque PAL d'origine reste très courant, autour de 11 $ (relevés d'août 2026).
Questions fréquentes
Driver a-t-il bien vieilli ?
En partie, et la partie qui tient est la bonne : nous lui mettons 7/10 selon les critères d'aujourd'hui. Sa conduite lourde, où la voiture penche et glisse comme une vraie américaine des années 1970, reste unique en son genre, tout comme le mode réalisateur et l'ambiance polar. La difficulté sans explication, les missions répétitives et la réalisation d'époque demandent en revanche une vraie tolérance.
Pourquoi le tutoriel de Driver est-il si difficile ?
Parce qu'il recopie une scène du film The Driver (1978), où le chauffeur prouve son talent en démolissant méthodiquement une voiture dans un parking : le jeu exige de même toute une liste de figures en 60 secondes, sans vraiment les expliquer, avant la première mission. Son créateur, qui bouclait l'exercice en moins de 25 secondes, a reconnu en 2021 s'être trompé sur la difficulté. L'épreuve est devenue un gag d'anthologie : en 2024, Lewis Hamilton, septuple champion du monde de Formule 1, s'y est cassé les dents à son tour.
Comment jouer à Driver aujourd'hui ?
Aucune réédition moderne n'existe : la sortie PlayStation Network de 2008 ne concerne que les PlayStation 3 et PSP, et le remaster mobile de 2009 a été retiré. Reste le disque PlayStation d'origine, très courant et abordable (environ 11 $ en version européenne, souvent en édition Platinum), à faire tourner sur le matériel d'époque ou dans le cadre décrit par notre guide sur l'émulation légale.
Driver a-t-il inspiré GTA ?
Les deux séries se sont répondu. En 1999, Grand Theft Auto existait déjà, vu de dessus en 2D, et la presse française décrivait justement Driver comme « un scénario à la Grand Theft Auto » au volant. C'est Driver qui a prouvé qu'une ville entière pouvait se parcourir librement en 3D au volant ; GTA III a généralisé la formule dès 2001 en y ajoutant la liberté à pied, et l'élève a dépassé le pionnier.
Le rendez-vous mensuel de Rétrologie
Une enquête, un comparatif, une trouvaille. Dans votre boîte, sans bruit.

