La revanche des portables à 60 euros
Il y a dix ans, la console portable chinoise était un jouet de marché aux 300 jeux préinstallés, injouable et vite oublié. Elle est devenue le produit le plus dynamique du rétro gaming, porté par une poignée de marques de Shenzhen et par des communautés qui finissent le travail. Enquête sur un renversement.

C'est un des renversements les plus inattendus du jeu vidéo récent : la catégorie de produits la plus méprisée du secteur, la petite console d'émulation chinoise, en est devenue l'une des plus recommandables. Comprendre comment demande de regarder trois choses à la fois : une filière industrielle, une communauté de passionnés, et une zone grise juridique que le marché préfère ne pas trop regarder.
Repères
- Catégorie
- consoles portables d'émulation, dites « chinoises »
- Acteurs principaux
- Anbernic, Miyoo, Retroid, Powkiddy, TrimUI, AYN
- Berceau industriel
- région de Shenzhen et du Guangdong (Chine)
- Fourchette de prix
- d'environ 40 € à plus de 250 € selon la puissance
- Moteur logiciel
- émulateurs open source et firmwares communautaires (OnionOS, muOS, etc.)
- Contrainte récente
- droits de douane américains et fin de l'exemption dite de minimis (2025)
Du jouet de contrebande au produit sérieux
Pendant des années, la « console chinoise » désigne un objet précis : une imitation vague de Game Boy ou de PSP, vendue sur les marchés et les sites d'import avec « 300 jeux intégrés », presque tous des contrefaçons de titres NES. L'écran est médiocre, les commandes molles, la finition inexistante. L'objet amuse cinq minutes et finit dans un tiroir. Cette réputation, largement méritée, collera longtemps à la catégorie.
Le basculement s'opère progressivement au cours de la seconde moitié des années 2010, quand quelques fabricants comprennent qu'il existe un public prêt à payer un peu plus cher pour un matériel honnête : écran correct, croix directionnelle digne de ce nom, batterie qui tient. Des machines comme les premières Anbernic RG font le lien entre le jouet de bazar et le vrai produit d'électronique grand public. La référence esthétique, elle, ne change pas : c'est toujours le format vertical de la Game Boy, l'objet fondateur du jeu nomade, qui sert de gabarit à une bonne partie du catalogue.

Pourquoi maintenant : la mécanique industrielle
La deuxième explication est industrielle. Ces consoles sont presque toutes conçues et assemblées dans l'écosystème électronique du Guangdong, autour de Shenzhen, là où se fabriquent smartphones et accessoires. Or le smartphone a créé un gisement inespéré : des processeurs mobiles amortis, produits en masse, dont les performances d'il y a cinq ou huit ans suffisent très largement à émuler des consoles des années 1990 et 2000. Même logique pour les écrans, les batteries et les modules Wi-Fi, disponibles à des prix marginaux.
Résultat : une machine capable d'émuler correctement jusqu'à la PlayStation peut être vendue autour de 50 à 60 euros en restant rentable, et les fabricants peuvent multiplier les références à un rythme qu'aucun constructeur historique ne pourrait suivre. Anbernic, le plus prolifique, sort ainsi plusieurs modèles par trimestre, quitte à cannibaliser ses propres gammes : la logique est celle de l'accessoiriste de Shenzhen, pas celle du constructeur de consoles.
Trois écoles, trois stratégies
Derrière l'étiquette commune, les acteurs ne jouent pas le même jeu. Le tableau ci-dessous résume les positionnements des principales marques, tels qu'ils ressortent de leurs gammes actuelles.
| Marque | Positionnement | Gamme de prix indicative |
|---|---|---|
| Anbernic | Volume et déclinaisons : un modèle pour chaque format et chaque budget | 40 à 250 € |
| Miyoo | Petites machines simples, portées par les firmwares communautaires | 50 à 80 € |
| Retroid | Performance sous Android, jusqu'à la GameCube et une partie de la PS2 | 150 à 250 € |
| Powkiddy, TrimUI | Entrée de gamme et formats expérimentaux | 30 à 80 € |
| AYN | Haut de gamme Android, aux frontières de la console PC | 250 € et plus |
C'est Retroid qui pousse le plafond de verre, comme le montre notre test de la Retroid Pocket 5, à l'aise jusqu'à la GameCube. Miyoo incarne l'autre extrémité du spectre : des machines volontairement simples, dont la valeur vient d'ailleurs. D'où, précisément, la section suivante.
Ce qu'elles émulent vraiment : les paliers de puissance
Le marché s'est organisé en paliers assez lisibles. Autour de 40 à 60 euros, une machine actuelle restitue sans effort les consoles 8 et 16 bits, la Game Boy Advance et, correctement, la première PlayStation. Entre 80 et 150 euros, on gagne la Dreamcast, la PSP et une bonne partie de la Nintendo 64, avec des réserves selon les jeux. Au-delà de 150 à 200 euros, les machines Android les plus puissantes s'attaquent à la GameCube et à une partie du catalogue PlayStation 2, comme nous l'avons mesuré sur la Retroid Pocket 5. Au sommet, on rejoint les prix des consoles PC portables, et la question du bon sens se pose.
Cette hiérarchie a une conséquence pratique pour l'acheteur : la course à la puissance est inutile si votre horizon s'arrête à la Super Nintendo. La machine à 50 euros la couvre aussi bien que celle à 250, souvent avec une meilleure autonomie. La seule vraie question est celle du catalogue visé, et c'est par elle que doit commencer tout achat.
La communauté fait le produit
Le secret le moins bien gardé du secteur : le logiciel d'origine de ces consoles est souvent médiocre, traduit approximativement et truffé de réglages douteux. Ce sont des communautés bénévoles qui transforment l'essai. Le cas d'école s'appelle OnionOS : ce firmware (le logiciel interne de la machine) développé par des contributeurs indépendants a fait de la petite Miyoo Mini un phénomène mondial, au point que la communauté guide désormais les choix matériels du fabricant. Le même schéma se répète ailleurs, de muOS à GarlicOS sur les machines Anbernic.

Ce renversement est inédit : le produit final n'est pas celui qui sort de l'usine, mais celui qui existe après une heure de bidouille documentée par des wikis, des forums et des chaînes spécialisées comme Retro Game Corps, dont le guide de démarrage ci-dessus fait figure de rite de passage. Les fabricants l'ont compris et l'assument, certains allant jusqu'à faciliter l'installation de ces systèmes alternatifs. L'acheteur, lui, doit le savoir : la qualité de l'expérience dépend autant de la communauté que de la fiche technique.
La zone grise que tout le monde voit
Reste la question qui fâche. Une partie de ces consoles est vendue, notamment sur les sites d'import, avec des cartes microSD remplies de milliers de jeux : des copies illégales, distribuées sans l'accord des ayants droit. Les marques les plus installées s'en tiennent officiellement éloignées, mais l'écosystème commercial qui les entoure vit largement de cette pratique. Il faut le dire sans détour : acheter le matériel est légal, télécharger ou revendre des jeux protégés ne l'est pas.
Notre position est celle que nous détaillons dans notre guide de l'émulation légale : ces machines n'ont d'intérêt durable qu'avec des copies de vos propres jeux, du homebrew (des jeux amateurs créés pour ces plateformes) et les catalogues tombés dans le domaine public ou réédités officiellement. C'est à cette condition que la catégorie peut continuer de prospérer sans provoquer la riposte des ayants droit. Celle-ci n'a d'ailleurs rien de théorique : ces dernières années, Nintendo a obtenu la fermeture de grands sites de téléchargement de jeux copiés et, en 2024, celle de l'émulateur Switch Yuzu, réglée par un accord à 2,4 millions de dollars. Les émulateurs de consoles anciennes et le matériel qui les fait tourner restent, eux, dans le cadre légal, tant qu'aucun jeu protégé n'est distribué avec.
2025-2026 : la fin du tout à 50 dollars ?
Le modèle économique a toutefois rencontré ses premières turbulences sérieuses. En 2025, les États-Unis, premier marché de ces machines, ont durci leurs droits de douane sur les produits chinois et supprimé l'exemption dite de minimis, qui dispensait de taxes les petits colis. La presse spécialisée a documenté l'inquiétude des fabricants, certains ayant suspendu des expéditions ou relevé leurs tarifs américains. L'Europe est restée à l'écart de ce durcissement, mais la hausse du coût de certains composants, mémoire en tête, s'est fait sentir partout, comme en témoigne l'évolution du prix de la Retroid Pocket 5.
Rien n'indique pour autant un reflux durable de la catégorie : la demande reste forte, les coûts de conception faibles, et la concurrence entre marques féroce. Le plus probable est une polarisation, entre un entrée de gamme toujours plus efficace autour de 50 euros et un haut de gamme qui grimpe, lui, vers les territoires de prix des consoles officielles.
Ce qu'il en reste
La revanche est donc complète : l'objet moqué est devenu la porte d'entrée la plus accessible vers quarante ans de patrimoine vidéoludique, et le seul segment du matériel rétro en croissance rapide. Il reste un produit à choisir avec méthode, tant l'offre est pléthorique et inégale : c'est l'objet de notre guide d'achat des portables rétro, et du comparateur permanent que nous construisons. Quant à savoir ce que vaut chaque machine, nous les passerons une à une au banc d'essai, en commençant par la Retroid Pocket 5.
À retenir
- Les portables d'émulation chinoises sont passées en dix ans du gadget de contrefaçon au produit de référence du rétro nomade, grâce aux composants de smartphones amortis et à l'écosystème industriel de Shenzhen.
- La qualité réelle vient souvent des communautés : firmwares comme OnionOS ou muOS, wikis et testeurs spécialisés transforment un matériel brut en produit fini.
- Le matériel est légal, les cartes remplies de jeux copiés ne le sont pas : la catégorie n'a d'avenir serein qu'avec vos propres jeux, le homebrew et les rééditions officielles.
Sources
- « The era of cheap Chinese retro gaming handhelds could be over », Pocket Tactics, 2025. pockettactics.com
- OnionOS, dépôt officiel du projet. github.com/OnionUI
- Retro Game Corps, guides et tests de consoles d'émulation. retrogamecorps.com
- « Best Handheld Retro Emulators 2026 », Gaming PC Guru. gamingpcguru.com
- Rétrologie, test de la Retroid Pocket 5 et guide de l'émulation légale.
Questions fréquentes
Les consoles portables chinoises sont-elles légales ?
Le matériel lui-même est parfaitement légal. Ce qui ne l'est pas, c'est la distribution de jeux protégés sans accord des ayants droit, notamment via les cartes microSD pré-remplies vendues par certains revendeurs. La règle : vos propres jeux, le homebrew et les rééditions officielles.
Quelle marque choisir pour débuter ?
Pour un premier achat autour de 50 à 80 euros, les petites machines de Miyoo et d'Anbernic couvrent très bien les consoles 8, 16 et 32 bits. Pour viser la GameCube ou une partie de la PS2, il faut passer sur du matériel plus puissant, autour de 200 euros, comme la Retroid Pocket 5 que nous avons testée.
Pourquoi ces consoles sont-elles si peu chères ?
Parce qu'elles réutilisent des composants de smartphones produits en masse et déjà amortis (processeurs, écrans, batteries), et qu'elles sont conçues dans l'écosystème électronique de Shenzhen, avec des coûts de développement très faibles et sans dépense de licence de jeux.
Qu'est-ce qu'un firmware communautaire comme OnionOS ?
C'est un logiciel interne alternatif, développé bénévolement, qui remplace celui du fabricant. Il améliore l'interface, la compatibilité et les réglages d'émulation, au point de transformer l'expérience de machines comme la Miyoo Mini. Son installation est documentée par les communautés et généralement tolérée, voire facilitée, par les fabricants.


